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Source : Lepoint.fr

Un suspect a été confondu par un pantalon semblable à celui porté par un des braqueurs de la star. Cet élément pourrait innocenter un homme mis en examen.
Par Stéphane Sellami

La mise en examen et la détention provisoire d’un homme présenté comme un des braqueurs de la star américaine de télé-réalité Kim Kardashian auraient-elles pu être évitées ? Une erreur judiciaire a-t-elle été commise dans ce dossier ? Deux questions brûlantes qui méritent d’être posées après l’interpellation et le placement en détention provisoire d’un onzième suspect, le 13 avril dernier, dans cette affaire de saucissonnage très haut de gamme. Marc-Alexandre Boyer, 28 ans, surnommé Marcus ou Junior, domicilié à Antibes (Alpes-Maritimes), est soupçonné d’avoir directement participé au braquage de Kim Kardashian, dans la nuit du 2 au 3 octobre 2016. Déjà connu des services de police pour trafic de stupéfiants – il a notamment écopé d’une peine de 6 ans de prison en 2013, avant d’être libéré au mois de juillet 2016 –, ce proche d’un des mis en examen, Pierre Bouianère, alias Pierrot, 74 ans, n’est pas passé aux aveux. Mais il a reconnu s’être rendu à plusieurs reprises à Paris, en même temps que le septuagénaire.

Selon nos informations, les enquêteurs de la brigade de répression du banditisme (BRB) de la police judiciaire parisienne l’avaient identifié depuis de nombreux mois. Dans un rapport de mai 2017, les mêmes policiers précisent « qu’il n’est pas à exclure que Marc-Alexandre Boyer corresponde en fait à XH6 [6e homme non identifié, NDLR] initialement attribué à François Delaporte en raison de sa morphologie ». Ce dernier a été placé en détention provisoire au mois de janvier 2017, avant d’être placé sous contrôle judiciaire en septembre de la même année. Alors qu’ils pensaient tenir un des braqueurs de Kim Kardashian en la personne de François Delaporte, les enquêteurs de la BRB estiment donc aujourd’hui qu’il pourrait bien s’agir de Marc-Alexandre Boyer, officiellement baby-sitter pour chiens. Et ce, pour au moins trois raisons.

Langage codé

Toujours selon nos informations, l’analyse du téléphone de « Marcus » a permis d’établir sa présence dans la capitale dans la nuit du 2 au 3 octobre 2016, au moment de l’agression de Kim Kardashian. Cette dernière avait été surprise, le 3 octobre, vers 2 h 30 du matin, dans sa suite d’un hôtel du 8e arrondissement par deux hommes, munis d’une arme de poing. Les malfaiteurs s’étaient rapidement emparés des bijoux, des portables ainsi que de l’argent liquide en possession de la star, avant de quitter les lieux en compagnie de plusieurs complices restés dans le hall de ce luxueux établissement hôtelier. Marc-Alexandre Boyer avait ensuite « emprunté le tout premier TGV du matin en partance vers Nice le 3 octobre 2016 », relèvent encore les limiers de la BRB.

Les mêmes policiers sont également certains qu’un rendez-vous entre Marc-Alexandre Boyer, Pierre Bouianère et Aomar Aït-Khedache, dit « Omar le Vieux », présenté comme le principal instigateur de cet improbable vol à main armée, s’est tenu, le 18 décembre 2016, dans le secteur de la porte Dorée dans le 12e arrondissement. Une rencontre organisée pour « récupérer le cadeau des enfants », ainsi que les protagonistes l’ont qualifié au cours d’un échange téléphonique, intercepté par la BRB. Les policiers ont, eux, décrypté, à travers ce langage codé, qu’il s’agissait du « jour de paie », comprendre le partage du butin tiré de la revente des précieux bijoux dérobés à Kim Kardashian et estimés à près de 9 millions d’euros…

Un pantalon blanc griffé Armani

« Au regard des éléments précités, il n’est pas exclu que Marc-Alexandre Boyer ait directement pris part à l’agression de Mme Kardashian et qu’il corresponde à XH6 aperçu dans la rue Greffulhe, le soir des faits, initialement attribué à François Delaporte en raison d’une similitude de morphologie, précisent encore dans leur rapport les enquêteurs. Rappelons néanmoins que François Delaporte faisait partie de l’association de malfaiteurs constituée autour d’Aomar Aït Khedache, aussi bien sur l’aspect recel des bijoux dérobés que sur la préparation d’un nouveau projet criminel impliquant la plupart des individus apparaissant dans la procédure. » S’il s’est défendu d’avoir participé au spectaculaire braquage de la star américaine, Marc-Alexandre Boyer risque de voir sa ligne de défense entamée par un élément tangible découvert au domicile de sa sœur où il a séjourné.

Toujours selon nos informations, les policiers y ont saisi un pantalon blanc, de taille 38 et de marque Armani, présentant les mêmes « signes distinctifs » – notamment le logo Armani en métal noir sur la poche arrière droite et une étiquette de la marque en cuir – que celui porté par l’un des braqueurs filmé par une caméra de vidéosurveillance, quelques minutes après les faits, dans la fameuse rue Greffulhe. Sur cette vidéo, le malfrat est vu en train de se baisser pour chercher un objet perdu le long d’un trottoir. « Il s’avère que l’un des auteurs de ce braquage, reparti à vélo comme plusieurs de ses complices, a chuté sur la chaussée avant de perdre un bijou en forme de croix, incrusté de diamants, précise une source proche de l’affaire. Un des complices, portant un pantalon blanc, a alors été filmé en train d’essayer de retrouver cette pièce, mais sans y parvenir. » Ce précieux pendentif sera finalement retrouvé, le lendemain des faits, par une passante, avant d’être confié à la BRB.

« Fiasco »

Sollicité, l’avocat de François Delaporte, Me Manuel Abitbol, considère aujourd’hui que son client est tout simplement « victime d’une erreur judiciaire ». « Les derniers éléments d’enquête viennent confirmer l’innocence de mon client, assure-t-il. L’institution judiciaire n’a eu de cesse pendant les huit mois de détention de François Delaporte de balayer les arguments de la défense. Je mettrai tout en œuvre pour connaître les raisons d’un tel fiasco. » Toujours aussi remonté, Me Manuel Abitbol réclame désormais que « la justice répare entièrement cette erreur » en plaçant [s]on client sous le statut de témoin assisté et espère qu’elle « n’utilisera pas artificiellement la qualification d’association de malfaiteurs pour éviter d’assumer ses responsabilités ».

De son côté, Me Amaury Auzou, l’avocat de Pierre Bouianère, dénonce « un dossier pas aussi solide qu’on a bien voulu nous le présenter au départ ». « Au regard de cette nouvelle mise en examen, j’estime que nous n’avons plus aucune certitude dans cette affaire, soutient-il. Nous savons aujourd’hui que nous avons un braqueur en trop, et demain, pourquoi pas un second ou un troisième ? Sur les dix mis en examen incarcérés dans cette affaire, huit ont déjà été remis en liberté. La pression était forte sur les épaules des enquêteurs, car la victime est une star américaine de la télé-réalité. On a été un peu vite en besogne. »