Les papys braqueurs font de la résistance

Source : nouvelobs.com

Trois des cinq voleurs présumés des bijoux de la star américaine nient toujours les faits. Stratégie de défense ou vrais alibis ? Ils doivent être entendus par les juges d’instruction dans les jours qui viennent.

Le 15 mars dernier, Armelle Briand, l’une des deux juges de l’instruction de l’affaire Kardashian, a découvert un volumineux courrier sur le coin de son bureau. Pas moins d’une vingtaine de demandes d’actes, toutes arrivées le même jour, concernant la même affaire et émanant d’un même avocat : Me Manuel Abitbol. Il s’agit du défenseur de François Delaporte, l’un des cinq papys braqueurs présumés ayant dérobé dans la nuit du 2 au 3 octobre près de 10 millions d’euros de bijoux à la star américaine, lors du cambriolage spectaculaire d’un hôtel particulier du quartier de la Madeleine, où la reine des selfies et de la télé-réalité séjournait avec sa cour durant la Fashion Week. L’avocat nous explique :

« Depuis la première heure de sa garde à vue, mon client affirme avoir passé la soirée jusqu’à une heure avancée en compagnie de deux personnes à Tourville-la-Rivière (Seine-Maritime), à 120 kilomètres de Paris. »

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Ce dernier a donc décidé d’envoyer une rafale de courriers à l’attention de la juge d’instruction. « Eu égard à l’absence d’investigations à décharge dans ce dossier », comme il l’écrit dans ses missives, il demande pêle-mêle l’audition sur le fond de François Delaporte, le visionnage de la vidéosurveillance, l’extraction des images des péages entre Tourville-la-Rivière et Paris, l’audition de plusieurs témoins en sa présence, l’étude approfondie de la téléphonie de son client et de l’ordinateur de ce dernier… Sans parler d’une analyse de la démarche et de la jambe gauche de celui qu’on surnomme « le Grand », jeunot de la bande du haut de ses 54 ans.

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Sur les images des caméras situées aux alentours de l’hôtel particulier du 8e arrondissement, les policiers pensent en effet avoir reconnu François Delaporte en raison « de similitudes troublantes entre sa démarche singulière au niveau de la jambe gauche et celle de l’individu filmé par la vidéosurveillance », en train de faire le guet devant l’établissement. « Seul problème : mon client ne boîte pas », assure Me Manuel Abitbol. Selon lui, c’est plutôt l’instruction qui va clopin-clopant :

« Ce que je demande, ce ne sont finalement que des actes d’enquête des plus classiques. Ils auraient déjà dû être accomplis. »

Pression médiatique
et… hiérarchique

Las ! Cette enquête n’a vraiment rien de classique. Sur fond de forte pression médiatique et, on imagine, hiérarchique, liée au retentissement planétaire du vol, celle-ci a été rondement menée par les hommes de la Brigade de répression du banditisme (BRB). Trois mois après les faits, ces derniers ont démantelé début janvier une équipe d’une dizaine de personnes.

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Outre les cinq braqueurs ayant pénétré dans l’hôtel particulier, des « beaux mecs » dont les casiers judiciaires respectifs ont perdu leur virginité depuis belle lurette, cinq autres personnes ont été mises en examen dans ce dossier : Marceau Baum-Gartner, un receleur d’âge mûr lui aussi et au pedigree bien chargé, la compagne du cerveau présumé, le fils de celui-ci, un intermédiaire et le chauffeur occasionnel de Kim Kardashian. Hormis ce dernier placé sous contrôle judiciaire, tous sont actuellement en détention provisoire. Deux d’entre eux viennent de faire des infarctus.

Policiers et journalistes devant l’hôtel de Pourtalès, rue Tronchet, le 3 octobre 2016.
(HOUPLINE RENARD/SIPA)

Le 20 mars dernier, la star américaine remerciait sur Twitter les policiers français pour leur « incroyable travail » dans cette affaire, un hommage que le compte officiel de la police nationale s’est empressé de retweeter. Un enthousiasme que sont toutefois loin de partager les avocats des mis en examen.

« Yeux bleus » devant BFMTV ?

Entendu mercredi matin par les juges d’instruction, François Delaporte n’est en effet pas l’unique papy braqueur à faire de la résistance. Pour le moment, parmi les cinq hommes soupçonnés d’avoir pénétré dans l’hôtel particulier, seuls Aomar Ait Khedache surnommé « Omar le vieux » et cerveau présumé du braquage, dont l’ADN a été retrouvé sur les liens qui ont entravé la star, et Yunice Abbas, ont reconnu en partie les faits.

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Ce n’est pas le cas de Didier Dubreucq, 61 ans, dit « Yeux bleus », qui, selon les policiers, serait monté dans l’appartement de Kim Kardashian en compagnie d’ »Omar le vieux ». Ni de Pierre Bouianère dit « le Gros », 72 ans, doyen de la bande. Lui est soupçonné d’avoir été l’un des deux guetteurs. Les deux hommes bien connus pour des faits de braquage et de trafic de drogue contestent leur implication dans le casse. »Yeux bleus », impliqué dans les années 2000 dans une rocambolesque affaire d’importation de près de 2 tonnes de cocaïne en France, via un jet appartenant à un prince saoudien, dira en audition avoir appris le cambriolage en regardant BFMTV.

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Stratégie de défense de la part de vieux de la vieille ou vrais alibis ? Pierre Bouianère devrait être à son tour entendu par les juges d’instruction le 5 avril. « Il va pouvoir pour la première fois s’expliquer sur le fond », explique son avocat Me Amaury Auzou.

« Pour le moment, il suit l’avancée du dossier par voie de presse. C’est invraisemblable. »

Et ce dernier de regretter les nombreuses fuites dans les médias comme des photos, extraits des procès-verbaux ou encore le compte rendu des investigations de la BRB publié quasiment in extenso dans un journal. « Je m’apprête à déposer une plainte contre X pour violation du secret de l’instruction », avance l’avocat.

« Toutes ces fuites encouragent une lecture très subjective de l’affaire. On a l’impression que l’enquête est déjà bouclée et qu’on va très bientôt être renvoyé devant une cour d’assises. Il y a pourtant encore tout un tas d’investigations complémentaires à mener. »

Côté policiers, on se retranche derrière une enquête qu’on estime des plus « solides », qualifiée même de « remarquable » par le parquet.

Cash, perruque et bonnets

En dépit de leurs dénégations, plusieurs éléments pèsent sur les trois papys braqueurs. Lors de la perquisition au domicile d’un ami chez lequel Didier Dubreucq était hébergé, les policiers sont tombés sur une forte somme d’argent en liquide, une arme, des bonnets, une perruque. Ce qui laisse supposer que l’équipe préparait un autre coup.

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Ancien comparse d’Aomar Ait Khedache, François Delaporte aurait été reconnu par les policiers sur les images de vidéosurveillance. Des faux papiers ont également été retrouvés dans l’un de ses véhicules. Il aurait aussi utilisé une ligne dédiée pour contacter le cerveau du casse. Celle-ci aurait fonctionné jusqu’au 3 octobre, alors que sa ligne officielle, elle, ne borne plus après 22 heures le soir du casse. Des écoutes téléphoniques attestent que l’homme aurait également joué les intermédiaires entre « Omar le vieux » et le receleur.

Son avocat estime pour sa part que l’homme visible sur la vidéosurveillance ne correspond pas, notamment par sa corpulence et sa chevelure, à son client, François Delaporte n’ayant pas de cheveux gris. Par ailleurs, après avoir écrit au président du tribunal de grande instance, Jean-Michel Hayat, Me Manuel Abitbol a réussi à faire coter au dossier, cinq semaines après leurs auditions, les cinq témoignages de proches de François Delaporte confirmant sa présence à Tourville-la-Rivière une grande partie de la soirée du casse. Des témoignages pas incompatibles avec la participation de Delaporte aux faits, jugent toutefois les enquêteurs, le cambriolage s’étant déroulé autour de 2h20 du matin.

Un panneau « A louer », en janvier dernier, sur la façade de l’hôtel de Pourtalès. (NORDSTRAND/SIPA)

« Puisque les magistrats estiment que cinq témoignages ne suffisent pas à mettre hors de cause François Delaporte, nous allons prouver techniquement et scientifiquement son innocence », assure Me Manuel Abitbol.

Ce dernier rappelle également que son client a été dédouané par le cerveau présumé lors d’une audition. Par ailleurs, selon l’avocat, si les deux hommes ont bel et bien été condamnés par le passé dans une même affaire, il ne s’agirait que d’un simple vol de portable dans un supermarché. Un moment suspecté d’avoir participé en avril 2015 en compagnie d’ »Omar le vieux » au saucissonnage, dans un appartement de Neuilly-sur-Seine, d’un ancien producteur de cinéma âgé de 85 ans, « le Grand » a finalement été mis hors de cause. « Les magistrats de ce dossier ont, eux, su faire preuve d’impartialité », considère Me Manuel Abitbol.

« Cadeaux de Noël »

De son côté, Pierre Bouianère assure avoir passé la nuit du casse à Grasse, dans les Alpes-Maritimes, la ville où il réside. Son téléphone y borne jusqu’à 16h25, le 2 octobre. Avant d’être lui aussi éteint. « Il a l’habitude d’éteindre régulièrement son téléphone, assure son avocat Me Amaury Auzou. Il n’est pas d’une génération qui passe sa vie sur son portable. »

Hélas pour lui, Pierre Bouianère a la mémoire qui flanche quand il s’agit de se souvenir de son emploi du temps cette nuit-là. Son avocat met toutefois en avant la santé fragile de son client : « Il marche dix minutes, il est essoufflé. » Une forme chancelante pas vraiment compatible avec le fait de monter sur un coup pareil, selon lui. D’autant que « le Gros » serait arrivé à pied sur les lieux du cambriolage d’après l’enquête. Selon les policiers, l’homme aurait également été présent lors d’un rendez-vous dans un café parisien du 12e arrondissement, le 5 décembre 2016, au cours duquel trois des membres présumés de l’équipe auraient reçu de la part d’ »Omar le vieux » une avance sur la revente de l’or et des bijoux. Un rendez-vous que les policiers en planque ont pu suivre.

Dans une écoute téléphonique, il aurait également évoqué avec Aomar Ait Khedache des « cadeaux de Noël », un langage codé pour parler de sa part du butin.

« Parler de cadeau de Noël un 20 décembre, ça n’a rien de bizarre. S’il était dans le coup, aurait-il vraiment parlé du braquage au téléphone », demande son avocat.

Pour le moment, les enquêteurs, eux, peinent à croire au Père Noël.